« LE COLONIALISME BELGE : RECONNAISSANCE ET RESPONSABILITÉ », CONFÉRENCE DU GROUPE D’INITIATIVE DE BAKOU – PARTIE II

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15 Novembre 2025 18:32
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« LE COLONIALISME BELGE : RECONNAISSANCE ET RESPONSABILITÉ », CONFÉRENCE DU GROUPE D’INITIATIVE DE BAKOU – PARTIE II

Pour les pays anciennement colonisés, qui ont recouvré leur indépendance, il se pose une question, aujourd’hui récurrente, celle de la reconnaissance et des réparations. Autrement dit, un geste symbolique, et un geste concret. Et les États coloniaux semblent avoir beaucoup de mal à franchir mal à franchir ces étapes, ne serait-ce que la première. « Avouer sa responsabilité, gestes symboliques et réparations », tel est le thème de la deuxième session de la conférence-débat sur le colonialisme belge, organisé par le Groupe d’Initiative de Bakou.

C’est Monsieur Aduyenzi Kitulu, Ministre Conseiller à l’Ambassade de la République Démocratique du Congo à Abou Dhabi, dans les Émirats Arabes Unis, qui ouvre le débat sur cette question des réparations :

« Après avoir entendu les récits des atrocités commises pendant la meurtrière colonisation belge, il reste une question : Que faut-il faire maintenant ?

Ce que le Congo, pays colonisé, exiger, c’est d’abord une reconnaissance officielle des crimes coloniaux. La Belgique doit reconnaître officiellement qu'il s’est livré à la torture et aux crimes contre l’humanité.
Ensuite, elle doit formuler des excuses publiques, enfin accorder des réparations concrètes et un travail de mémoire durable.

Il faut amener le pays colonisateur à reconnaître qu’il a pénétré chez nous par effraction, qu’il nous a agressés, volés, mutilés, assassinés.
D’aucuns répondent que cela appartient au passé. Mais si on ne fait pas la lecture du passé, on ne peut pas concevoir le présent et l'avenir. On a effacé notre pays. Même lorsqu’un investisseur s’intéresse au Congo, c’est auprès de la Belgique qu’il s’enquiert de sa fiabilité. Comme si la Belgique restait notre parrain. Mais comment imaginer travailler avec un parrain qui ne reconnaît pas votre souveraineté, qui ne vous rend pas justice ?

À ce propos, je veux remercier nos amis de Bakou, qui permettent de nous exprimer ici, ce que nous ne pouvons encore faire dans notre propre pays.

Lorsque la Belgique sera passé aux aveux, nous ouvrirons le dialogue avec elle. Mais que devons-nous faire pour avancer ensemble dans l’équité, la justice, la souveraineté, le respect mutuel ?
Nous chercherons à établir des accords de coopération véritables entre la Belgique et s pays colonisés. Car tous les accords qui sont conclus aujourd'hui sont encore teintés de colonialisme.

Il va falloir, par exemple, enseigner la colonisation dans nos écoles, en Belgique comme au Congo, au Rwanda et au Burundi. Les jeunes Belges doivent savoir. Les gens de notre âge qui, comme moi, sont nés après l'indépendance pensent que c'était un droit pour les Belges de venir au Congo, de faire tout ce qu'ils voulaient au Rwanda, au Burundi. Vous vous rendez compte du lavage de cerveau auquel nous avons tous été soumis ?
Et puis, lorsqu’on mutile un enfant devant ses parents pour les terroriser, quand on décapite un mari sous les yeux de sa femme enceinte, croyez-moi, j’ai été psychologue avant de devenir diplomate, cette terreur s’inscrit dans les gènes de l’enfant. Voilà pourquoi, les noirs des pays colonisés, ont peur de parler, peur d’avancer.
Cette terreur, c’est l’ADN de la colonisation. Cela doit être réparé, par des gestes symboliques, comme par exemple, la réforme des programmes scolaires.
Dans l'enseignement qui est donné aux jeunes des pays colonisés, on ne parle pas de leur pays. On parle de la France, de Himalaya, mais jamais de nos propres richesse : les terres rares, le coltan, les diamants, dont nous sommes premiers producteurs. On leur raconte les animaux de la ferme, mais pas des éléphants, des girafes, des bonobo, de l’Okapi, qui sont les animaux qui vivent chez nous, Il faut apprendre à nos jeunes que nous avons une histoire pluri-centenaires, avec des royaumes, des empires, un pays qui serait un pays avancé si notre essor n’avait été stoppé par la colonisation.

Ensuite, il y a les gestes concrets : la Belgique doit accorder des réparations financière aux descendants des victimes de la colonisation, elle doit restituer les biens volés, enlever les statues dressées à la gloire des colonisateurs, débaptisation les avenues qui portent leurs noms.
I
l faut encourager la diaspora en Belgique à organiser des évènements, des actes de mémoire. C’est ce qu’on appelle la diplomatie mémorielle ».

Après avoir rappelé que les anciens colonisateurs ont un devoir de réparation, au même titre que les tribunaux condamnent les auteurs de délits ou de crimes à indemniser leurs victimes, le modérateur, Jean-Michel Brun, donne la parole à Ismail Abbas, chercheur germano-libanais au Centre d'études internationales de l'Université de Lisbonne, médiateur, consultant et chercheur spécialisé dans la résolution des conflits, la réforme de la gouvernance et la justice transitionnelle dans les sociétés fragiles et post-conflit, qui apportera un autre éclairage sur la question de la responsabilité, celui de l’exemple du Rwanda.

« Je souhaite intervenir non seulement en tant que spécialiste de la gouvernance et de la justice transitionnelle, mais aussi en tant que personne profondément concernée par les conséquences persistantes du colonialisme, du Rwanda au Moyen-Orient, où les mêmes logiques de division et de domination continuent de fracturer les sociétés aujourd'hui.

Avant de parler d'excuses ou de réparations, il est important de s'arrêter un instant et de se demander : pourquoi la responsabilité est-elle importante ? Que faut-il précisément reconnaître ? Pour répondre à cette question, revenons sur l’expérience coloniale du Rwanda sous la Belgique.

En premier lieu, la question de la reconnaissance des responsabilités Le colonialisme belge ne s’est pas contenté de dominer le territoire. Il a profondément remodelé les catégories identitaires qui structuraient la société rwandaise. Avant la colonisation, Hutus, Tutsis et Twas n’étaient pas des groupes ethniques fixes. Il s’agissait de catégories socio-économiques flexibles. Un paysan hutu qui s’enrichissait pouvait être reconnu comme Tutsi, un processus appelé kwihutura. L’identité était fluide, négociable et non une ethnie rigide comme elle le devint plus tard.
La Belgique a transformé cette fluidité en rigidité. Guidés par l’anthropologie raciale et la prétendue hypothèse hamitique, les Belges ont présenté les Tutsis comme une « race supérieure », plus proche des Européens, et les Hutus comme « inférieurs ». Ces idées n’étaient pas de simples théories racistes ; elles sont devenues les principes organisateurs de la gouvernance. Par le biais des recensements, des cartes d’identité et de l’administration indirecte, la Belgique a institutionnalisé l’exclusion. Les élites tutsies étaient éduquées dans des écoles de mission, promues dans l’administration et légitimées par l’Église catholique. Les Hutus étaient systématiquement exclus de l’éducation, de la participation politique et de la vie civique. L'accès aux opportunités.
Il ne s'agissait pas d'une administration neutre, mais d'une ingénierie sociale. La transformation délibérée des différences en divisions. Et ces structures n'ont pas disparu avec l'indépendance en 1962. Elles ont jeté les bases de décennies de violence, culminant avec le génocide de 1994.

Le génocide n'était pas un accident des années 1990. Il était l'aboutissement violent de décennies de manipulation des identités. Permettez-moi de vous donner un exemple frappant. En 1933-1934, la Belgique a mené un recensement et imposé des cartes d'identité qui assignaient chaque Rwandais à l'appartenance ethnique : Hutu, Tutsi ou Twa. Cet acte administratif unique a figé les identités à jamais.
Un fait le démontre de façon douloureuse : soixante ans plus tard, en 1994, des milices postées à des barrages routiers utilisaient ces mêmes cartes d'identité pour décider qui vivrait et qui mourrait. Un simple outil administratif des années 1930 est devenu une condamnation à mort soixante ans plus tard. Voilà à quel point l'empreinte coloniale était profonde.

La politique belge suivait également une logique profondément cynique. Diviser pour mieux régner. D'abord, la Belgique a renforcé le pouvoir des élites tutsies en les présentant comme loyalistes. Mais dans les années 1950, alors que l'indépendance se profilait en Afrique et que le nationalisme tutsi commençait à contester le pouvoir colonial, la Belgique a opéré un revirement. Elle a apporté son soutien aux élites hutues, présentant cela comme une démocratisation. Mais il ne s'agissait pas d'une démocratisation. C'était une nouvelle manipulation identitaire pour consolider l'influence belge.
Le résultat fut ce que les chercheurs ont appelé le « renversement colonial ». Les Tutsis ont perdu leurs privilèges, les Hutus ont gagné en pouvoir, mais le système est resté le même : une politique organisée selon des critères ethniques rigides.
Ce « renversement colonial » a profondément déstabilisé le Rwanda. Le Manifeste Bahutu de 1957, encouragé par le clergé catholique, a présenté l'émancipation des Hutus en termes moraux et religieux, mais a renforcé l'idée que Hutus et Tutsis constituaient des communautés politiques intrinsèquement distinctes. En 1959, des violences ont éclaté, des milliers de Tutsis ont été tués et des centaines de milliers ont fui en tant que réfugiés.

Ainsi, l'indépendance n'a pas démantelé la logique coloniale. Le système l'a reproduit avec de nouveaux avantages. Cet héritage s'est perpétué dans l'État post-indépendance : quotas ethniques dans l'éducation, exclusion de l'armée, cycles d'exclusion et vagues de violence contre les minorités. Tout cela a préparé le terrain pour le génocide.
C'est pourquoi la reconnaissance des responsabilités ne peut se limiter aux seuls auteurs des atrocités de 1994. La responsabilité incombe également aux structures qui ont rendu de telles atrocités imaginables et exécutables. Le colonialisme n'a pas créé la haine du jour au lendemain, mais il a ancré l'identité dans la gouvernance de telle sorte que la violence est devenue possible, voire prévisible.

Aujourd'hui, la Belgique a pris des mesures symboliques : débats parlementaires, commission d'enquête et déclarations de regrets. Mais un symbolisme sans substance risque de perpétuer le déni.
Les regrets ne valent pas des excuses. Les regrets éludent la responsabilité. Les excuses, elles, l'assument.
La prise de conscience doit donc comporter trois dimensions. Premièrement, les excuses. Une reconnaissance claire du rôle joué par le colonialisme dans la création des divisions ethniques. Sans cela, les survivants n'entendent que des dénégations. Deuxièmement, les réparations. Les réparations ne se limitent pas à l'aide. L'aide est tournée vers l'avenir ; les réparations, elles, se tournent vers le passé. Les réparations impliquent une justice réparatrice : des investissements dans la réforme de l'éducation, les initiatives mémoriels, les projets de valorisation du patrimoine et les changements institutionnels qui s'attaquent directement aux séquelles du colonialisme. Les réparations ne visent pas à « compenser l'histoire ». Il s'agit de démanteler les structures d'inégalité créées par le colonialisme et qui persistent encore. Troisièmement, le changement structurel. La Belgique doit également se confronter à sa propre société. Les communautés afro-descendantes en Belgique sont aujourd'hui confrontées à un racisme systémique dans l'éducation, le logement, l'emploi et les forces de l'ordre. Ce racisme est indissociable de l'histoire coloniale ; il en est la continuation. La reconnaissance doit donc également s'accompagner de réformes internes.

On peut prendre l'exemple de la France. Après des décennies de déni, le président Macron a finalement reconnu le rôle de la France dans le génocide des Tutsis. Les survivants ont décrit cette reconnaissance comme profondément émouvante et apaisante, car les mots ont un impact lorsqu'ils donnent corps à la souffrance vécue. La reconnaissance de la France a également eu des conséquences concrètes : un engagement à poursuivre les génocidaires résidant sur son territoire. Si la France, après des années de silence, a pu franchir ce pas, la Belgique n'a aucune excuse. Son rôle dans les divisions du Rwanda est indéniable.

La leçon fondamentale est la suivante : la réconciliation est impossible sans assumer la responsabilité coloniale. Reconnaître cette responsabilité n'est pas un geste symbolique envers le passé. C'est un acte de prévention pour l'avenir. Si la Belgique est sincère, elle doit aller au-delà du souvenir et s'engager dans la réparation.
Car ce n'est qu'en agissant à la fois – une aide tournée vers l'avenir et des réparations qui prennent en compte le passé – que nous pourrons briser le cycle où le colonialisme est perçu comme une tragédie, mais jamais comme une responsabilité.
La Belgique a exprimé des « regrets » pour son passé colonial, mais s'est abstenue de présenter des excuses officielles ou de s'engager à verser des réparations. Selon vous, pourquoi cette distinction entre regret et excuses est-elle si importante, et à quoi ressemblerait concrètement une reconnaissance de responsabilité pour la Belgique aujourd'hui ? Lorsque la Belgique évoque son passé colonial, le mot le plus fort qu'elle ait employé jusqu'à présent est « regret ». Mais le regret n'est pas des excuses. Et la distinction n'est pas qu'une question de sémantique : elle est fondamentale. Le regret exprime la tristesse ; les excuses impliquent une reconnaissance de responsabilité. Le regret est sans conséquence ; les excuses entraînent des conséquences. Le regret n'est donc pas des excuses. Le regret est un langage soigneusement choisi pour éviter les conséquences juridiques. Une véritable reconnaissance exige une reddition de comptes. Et la reddition de comptes implique trois choses : des excuses, des réparations et une réforme structurelle. Sans cela, les gestes symboliques risquent de devenir une autre forme de déni.

L'exemple récent de la Belgique le démontre clairement. En 2019, le Groupe de travail d'experts des Nations Unies a établi une feuille de route : reconnaître, présenter des excuses, réparer. La Belgique a répondu par une commission parlementaire, deux années d'auditions et 128 recommandations. Puis, la paralysie. Le processus s'est effondré car les partis politiques ont refusé de s'entendre sur des excuses officielles, craignant que cela n'ouvre la voie aux réparations. Le résultat : un théâtre politique, un symbolisme vide de sens. Dans le même temps, le roi Philippe a exprimé ses « plus profonds regrets ». Mais les survivants, les universitaires et les communautés afro-descendantes s'accordent à dire que les regrets ne suffisent pas. Sans excuses, le préjudice reste ignoré. Pourtant, tandis que les politiques hésitent, la justice a progressé. En décembre 2024, la Cour d'appel de Bruxelles a rendu un arrêt historique : la Belgique a été condamnée à indemniser les survivants de l'enlèvement et de la ségrégation d'enfants métis au Congo. Pour la première fois, un tribunal belge a reconnu que les pratiques coloniales pouvaient constituer des crimes contre l'humanité. Chaque survivant a reçu des dommages et intérêts. Cet arrêt historique a démontré que les réparations sont non seulement possibles, mais aussi juridiquement contraignantes. Il a également mis en lumière le déséquilibre : les juges avancent tandis que la politique reste engluée dans le déni. Alors, à quoi ressemblerait une reconnaissance significative ? Il faut aller au-delà des simples expressions de regret et s'engager dans des structures solides.

Tout d'abord, des excuses complètes. Une reconnaissance directe de la responsabilité de la Belgique dans les systèmes d'exclusion qu'elle a créés au Congo, au Rwanda et au Burundi. Les regrets sont une introspection ; Les excuses s'adressent aux victimes et à leurs descendants.
Deuxièmement, les réparations. Les réparations ne se limitent pas à une somme d'argent. Elles impliquent un enseignement honnête de l'histoire coloniale dans les écoles belges. Elles impliquent une réforme des musées afin qu'ils cessent de glorifier l'empire et qu'ils relatent la vérité sur le travail forcé, la famine et la violence. Elles impliquent le soutien aux projets de réconciliation et de mémoire au Congo, au Burundi et au Rwanda. Elles impliquent une réparation juridique lorsque cela est possible, comme l'a démontré la décision concernant les Métis. Les réparations ne visent pas à compenser l'histoire ; elles visent à démanteler les inégalités qu'elle a engendrées.
Troisièmement, un changement structurel. La Belgique doit se rendre à l'évidence : l'héritage colonial est toujours présent dans sa société. Les Afro-Belges restent surqualifiés et sous-employés, victimes de profilage racial et exclus des instances décisionnelles. Les experts de l'ONU ont été clairs : sans un plan d'action national global contre le racisme, sans données désagrégées sur les inégalités, sans une institution forte et indépendante de défense des droits humains, la Belgique ne peut prétendre avoir tourné la page.

Les gestes symboliques ont leur importance. Les mémoriaux, les commissions, les excuses peuvent ouvrir des portes. Mais ils doivent s'accompagner d'actions concrètes. Des excuses sans réformes sont vaines. Une commission sans mise en œuvre n'est que du théâtre politique. Un mémorial sans éducation n'est qu'une opération de communication. Le symbolisme sans substance devient une autre forme de violence.
Et la Belgique est à la traîne. La France, après des années de silence, a reconnu son rôle au Rwanda. L'Allemagne a entamé des négociations sur les réparations avec la Namibie pour le génocide des Héréros et des Namas. La Belgique reste à l'écart.
Il ne s'agit pas de culpabilité, mais de justice. La responsabilité n'est pas un fardeau, mais un chemin vers la dignité. En présentant ses excuses, en réparant, en réformant, la Belgique ne s'affaiblit pas. Elle renforce sa démocratie et son autorité morale dans le monde. Car, au final, il ne s'agit pas seulement du Congo, du Rwanda ou du Burundi. Il s'agit aussi de la Belgique elle-même. Une société ne peut progresser si elle refuse de se confronter aux fondements de son présent. Le déni entretient les plaies. La reconnaissance, accompagnée de réparations, amorce la guérison. Et le moment d'agir est venu. Il est encore temps. Reconnaître ses responsabilités ne concerne pas le passé. Il s'agit du type de société que la Belgique aspire à être aujourd'hui et du type de justice qu'elle doit à demain.

En mars 2025, le Rwanda a rompu officiellement ses relations diplomatiques avec la Belgique, l'accusant d'ingérence néocoloniale suite aux sanctions de l'UE. Face à cette rupture, comment la Belgique peut-elle parler de reconnaissance des responsabilités et de réparations envers le Rwanda de manière crédible alors que les deux pays n'entretiennent actuellement aucune relation diplomatique ?Les événements de mars 2025 prouvent que le passé colonial n'est pas derrière nous. La décision du Rwanda de rompre ses relations diplomatiques avec la Belgique montre que l'histoire continue d'influencer la perception que les deux pays ont des actions de l'autre. Lorsque la Belgique soutient des sanctions ou s'engage dans la politique régionale, le Rwanda l'interprète à travers le prisme d'une ancienne puissance coloniale qui n'a jamais pleinement assumé sa responsabilité. C'est précisément pourquoi la reconnaissance et les réparations sont essentielles. Sans excuses sincères et sans mesures concrètes de réparation, la Belgique ne peut regagner la confiance du Rwanda. Des mots comme « regret » sonnent creux lorsque les relations se dégradent et donnent lieu à des accusations de néocolonialisme.

L'histoire nous offre des parallèles. En 2000, lorsque le Premier ministre belge de l'époque, Guy Verhofstadt, a présenté ses excuses à Kigali pour le rôle de la Belgique dans l'incapacité à empêcher le génocide, les Rwandais présents auraient pleuré, car pour la première fois, l'État belge reconnaissait sa responsabilité dans une faute concrète. Ce moment a été important. Il a démontré que la reconnaissance, même partielle, a un poids émotionnel et politique considérable. Mais il a aussi montré combien de tels moments sont rares. Comme l’a déclaré l’archevêque Desmond Tutu dans le contexte de la Commission Vérité et Réconciliation d’Afrique du Sud : « Sans pardon, il n’y a pas d’avenir ; mais sans confession, il ne peut y avoir de pardon.» Ce même principe s’applique ici. Sans confession – sans que la Belgique reconnaisse ouvertement son rôle dans la réécriture de l’histoire du Rwanda –, il ne peut y avoir de fondement pour reconstruire la confiance. Si la Belgique veut sortir de ce cycle, elle doit démontrer que son engagement envers le Rwanda n’est pas une extension du paternalisme colonial, mais un partenariat fondé sur la responsabilité et le respect. Cela implique de reconnaître les responsabilités, de lutter contre l’exclusion et de restaurer la confiance par l’éducation et la commémoration ».

On le sait, et nous en avons de nombreuses preuves, hélas, les compensations financières octroyées par les anciens colonisateurs, ne parviennent pas toujours dans la poches des intéressés, car elles ont bizarrement été retenues par certains intermédiaires. Comment peut-on agir face à cette situation. Pour répondre à cette question, délicate s’il en est, la parole est donnée la parole à Andréa Kalubi, militante politique et entrepreneure, très impliquée dans la défense des droits humains :

« La question que pose ce forum est la suivante : quelle est la responsabilité des pays qui ont colonisé la RDC, le Burundi et le Rwanda ? Tout d'abord, qu'est-ce qu'on appelle des réparations coloniales ? Les réparations coloniales recouvrent un ensemble de réponses matérielles, juridiques, symboliques, institutionnelles, et ces réponses nécessitent de remédier aux torts qui ont été causés par la colonisation. Par exemple par des compensations financières directes aux victimes ou à l'État, par l'annulation de la dette, par des transferts technologiques, des programmes ciblés et de restitution du patrimoine qui a été spolié et par des excuses officielles. Toutes ces discussions sont censées ouvrir au droit à recevoir une compensation de la part du pays qui a été notre colon. Ensuite, pourquoi est-ce que c'est important de parler de réparation ? Je voudrais revenir un peu sur ce qu'a dit notre mon collègue Jessy Mudiay qui a expliqué que les réparations ne permettaient pas à un pays de prendre en compte sa propre responsabilité. Je suis d'accord qu'il y a une responsabilité gouvernementale en jeu. Mais réparer ce qui a été fait dans nos pays est une question de justice. La réparation c'est la justice. Quand on fait du mal, quand on cause du tort à des victimes, on doit payer. C'est simple, c'est un droit. Il y a une dimension morale de réparation, et pas seulement symbolique. Il faut savoir qu’en RDC, le patrimoine pillé est porteur de mémoire. Il représente l'art, la culture, l'histoire, la spiritualité, l'identité d’un peuple, qui a existé. Il y a aussi un héritage qui est resté, y compris l’héritage génétique des traumatismes qui demande des réparations.

Il y a une dimension aussi politique à cette demande de réparations. Il ne faut pas oublier que nous sommes aujourd'hui dans un monde globalisé. Pour un meilleur échange, une équité, une justice sociale, il faut que nous puissions entamer ensemble des discussions autour des réparations, et pas seulement des gestes symboliques. Il y a aussi une dimension économique : les réparations vont contribuer à cette justice économique post-coloniale. Rappelons-nous que l’exploitation par la Belgique de l’hévea destiné à l’industrie du caoutchouc a non seulement entraîné une déforestation massive, mais a eu des impacts sociaux dramatiques, sans parler des sommes colossales extorquées aux Congolais. Le profit personnel estimé du roi Léopold II, tiré de l'exploitation du caoutchouc entre 1896 et 1905, serait équivalent à 1,25 milliards d'euros d'aujourd'hui. C'est énorme. La Belgique a fait des profit colossaux sur le dos des victimes congolaises, et ceci nécessite également une réparation.

Il y a également des dimensions juridiques. On ne peut pas faire l'impasse sur le droit international du patrimoine et des droits humains. C’est une question de droit humain qui entre en jeu et on doit absolument en prendre en compte pour la justice et pour les réparations. La colonisation a eu des impacts socio-économiques concrètes qu’il convient de relier directement à des demandes de réparation. Notamment ce qui concerne les concessions coloniales. Aujourd'hui, dans plusieurs villes, il y a encore des terres qui appartiennent à des familles de colons belges. C'est un fait. Malheureusement, ce n'est pas chiffré parce que on préfère fermer les yeux dessus. On va on va plutôt se demander combien de Congolais sont venus en Belgique. On va donc parler de la migration. On expliquera facilement que 80 000 Congolais ont émigré en Belgique, mais on ne dit pas combien il y a de Belges qui sont restés au Congo et combien de terres leur appartiennent encore, et combien d'argent ils gagnent grâce à ces terres.
La colonisation a conduit à une perte démographique et des traumatismes sociaux : la violence coloniale, comme le travail forcé, et les répressions, a des effets cumulés sur le capital humain et les structures familiales, à la fois immédiats et inter-générationnels.

C’est ce qui arrive quand quelqu’un vient sur un territoire qui n'est pas le sien et et s’approprie ses ressources. Souvenons-nous qu’avant d'être une colonie belge, le Congo appartenait à un individu, à un homme qui s'appelait Léoppol II, qui se l’est approprié et en a fait son jardin personnel. C'est quelque chose qu'on doit absolument prendre en compte dans la question des réparations.

Quels types de réparations doit-on demander ? Il y a d’abord les réparations pécuniaires. On nous dira il y a énormément de corruption dans nos pays africains, notamment en RDC qui figure en tête de l’échelle de corruption. Mais cela n'empêche de réclamer des réparations pécuniaires. Il est totalement hors de question de tenter de justifier le refus d’accorder aux anciens colonisés des compensations financières sous prétexte qu’on estime avec son regard eurocentré, qu'ils ne vont pas bien gérer l'argent qu’on leur donne. Cette question n’est pas du ressort des pays colonisateurs, et ils n’ont pas à demander aux colonisés de justifier la façon dont il géreront ce qui leur est dû. Cette façon de voir les choses est clairement un héritage colonial, c’est une façon de penser paternaliste. Il y a également, comme je l’ai dit, l'annulation de la dette, des transferts financiers ciblés, la création de fonds d'infrastructure. En somme, il existe de multiples façons de mettre en place une compensation financière.

Une autre forme de réparation est la restitution culturelle et la restitution du patrimoine qui a été volé les statuettes. Et j'ai beaucoup aimé l'intervention de notre sœur Wetsi qui a justement évoqué cette question de la restitution des statuettes et de la commission sur le passé colonial au Congo qui qui s'est tenue depuis 2020 en Belgique. On peut aussi envisager des réparations non traditionnelles. Pourquoi pas mettre en place des échanges académiques ? Pourquoi ne pas mettre en place des programmes de formation ? J’estime qu’aujourd’hui, un Congolais est en droit de vouloir venir étudier en Belgique étudier. Mettons en place des programmes d'échange gérés par l'État. Je ne veux plus voir des situations comme celles où, très récemment, un jeune étudiant congolais qui arrive à l'aéroport de Zaventem, parce qu'il ne sait pas comment se rendre entre Louvain, au sud de la Belgique, et Malines plutôt dans le nord, et qu’il aurait dû prendre le train, est arrêté et incarcéré dans un centre fermé. Ça ne doit plus jamais arriver. Tout simplement parce qu'il faut aujourd'hui que la Belgique se pose comme responsable.

La question de responsabilité d'ailleurs est très importante. En Belgique, il y a plus ou moins deux idéologies de pensées. Je vais résumer et synthétiser. Il y a plutôt les partis de gauche et socio-démocrates qui estiment qu'il faut absolument faire des excuses, et pas seulement évoquer des regrets. Le roi a exprimé ses regrets. Charles Michel a également demandé pardon pour l’enlèvement des métis congolais, amenés de force en Belgique. Ce n'est clairement pas suffisant. Nous exigeons des excuses officielles. Les partis de droite quant à eux estiment que si on fait des excuses officielles, cela va entraîner une discussion sur des réparations financières. Je suis libérale, je l'assume complètement, mais sur cette question, je suis intransigeante.

Pourtant, il y a des précédents dont on peut s’en inspirer. Comme celui de l’Allemagne et de la Namibie. En 2021, l’Allemagne a reconnu officiellement le génocide des Herero et Nama, qui eut lieu entre 1904 et 1908 en Namibie. Elle a promis 1,1 milliard d’euros sur 30 ans sous forme de projets de développement, sans toutefois parler de « réparations » au sens légal. Naturellement, il reste beaucoup de questions en suspens à propos de cette compensation. Les représentants Herero et Nama n’ont pas été inclus directement dans les négociations gouvernementales ; nombre d’entre eux ont rejeté l’accord, demandant des négociations directes, une restitution des terres, et des compensations individuelles et collectives. Car, à côte de la dimension étatique, il existe aussi une dimension individuelle. Des individus ont souffert. Aujourd'hui, il y a des familles qui ne savent même plus d'où elles viennent en fait. On parle quand même de 10 millions de morts. Ces familles méritent aussi d'être indemnisées. Certes, des gestes symboliques ont été effectués, comme le retour d’ossements d’Ovaherero et Nama depuis les musées et collections allemandes vers la Namibie en 2011 et 2018, et la restitution d’objets, comme un monument rendu en 2019. Ces actions sont importantes mais toutefois distinctes d’un cadre légal de réparations, mais durant la période 2023-2025, la question est restée vive : une salve de critiques d’ONG et d’organisations de victimes, des commémorations nationales en Namibie, comme la première journée du souvenir du génocide le 28 mai 2025, et des appels à aller plus loin vers une « justice réparatrice ».

Cet exemple montre toutefois qu’un modèle de réparation coopérative est possible. Ici, une reconnaissance historique et une aide ciblée pour le développement durable.

Il faut également renforcer certains mécanismes, notamment en ce qui concerne la transparence des contrats, en particulier les marchés publics. Il existe bien sûr des échanges entre la Belgique et la RDC, mais savez-vous que la RDC est au 60e rangs des pays africains avec lesquels la Belgique coopère ? Il est impensable d’espérer retrouver un équilibre, une équité, une justice dans ces conditions. Nous devons impérativement financer la recherche et la documentation pour pouvoir enfin quantifier les choses. On dirait qu’on a peur de quantifier, dans la crainte de produire des chiffres astronomiques. Il faut pourtant le faire parce que la réparation et la justice l’imposent. Il faut s'appuyer sur des antécédents juridiques comme je l’ai indiqué, le Royaume-Uni, ou bien 'Italie avec l'Éthiopie. Même la France qui a rendu 26 biens du Trésor dit de Béhanzin et une épée attribuée à El Hadj Omar Tall pour répondre aux demandes respectives du Bénin et du Sénégal. Bref, il y a des il y a des procédures qui sont en cours et je pense que ce sont des précédents juridiques à prendre en compte. Il faut améliorer cette coopération bilatérale.

On ne veut plus d'aide, on n'a pas besoin d'aide. Ce que nous voulons, c’est coopérer en tant que partenaire économique, et avoir des partenariats forts et puissants. »

Jean-Michel Brun rappelle à ce propos qu’en fin de compte les problèmes décrits par Andrea Kalubi sont communs à tous les pays anciennement colonisés, et suggère que ce serait sans doute une bonne idée que tous ces pays se réunissent et trouvent des solutions ensemble. On constate par exemple, en France, les problèmes existant avec l'Algérie où on tente d'éviter de parler des crimes coloniaux simplement parce qu'on n’a pas envie, comme le disait Andrea, de se voir obligé de rendre les objets volés. On pense notamment aux centaines crânes de suppliciés algériens, emportés en France comme trophées ou sujets d’étude, et qui se trouvent encore dans les réserves du Musée de l'homme à Paris. Peut-être que qu’à travers des initiatives comme celles du Groupe d'Initiative de Bakou, cette mise en commun des problématiques deviendra prochainement une réalité.

C’est ensuite Aline Dusabe, qui vient du Burundi, et qui est une journaliste engagée, membre du Réseau panafricain contre la colonisation, qui reprend la question de la forme sous laquelle la Belgique doit assumer sa responsabilité :

« Je vais parler du changement social et la guérison des âmes par rapport aux réparations. Même après l’indépendance, on constate toujours dans nos pays, en en particulier au Burundi, que la colonisation est toujours présente. Je peux parler du système éducatif qui a privilégié les uns et discriminé les autres. Je peux parler des religions. Les écoles au Burundi appartenaient aux missionnaires, et comme vous le savez, les musulmans ont été l’objet de discriminations dans les écoles, comme dans l'administration. Je suis musulmane. Mon nom d'origine c'est Halima. Pour accéder à l'école, il a fallu que je change de nom et que je prenne celui d’Aline. Au Burundi, si on s'appelle Abdallah, Abbas, Hamid ou Mohammad, c'est difficile d'accéder à ces écoles. Malheureusement, nous les Burundais, on a avalé cela comme si c'était normal. Mais ce n’était pas normal. Les arabes Aujourd’hui encore, un musulman qui demande un document officiel, doit donner des informations sur son père et son grand-père. Mais si on s’appelle Jean-Marie, on l’obtient directement, sans plus de formalité. Il faut impérativement opérer un changement social, qui est beaucoup plus crucial au Burundi que la question des Hutus et des Tutsis.

Nous, les musulmans, sommes appelés les swahilis. Les swahilis étaient les askaris qui accompagnaient les Arabes pour acheter les esclaves au Burundi. C’est un terme très péjoratif qui signifie traître, escroc, malpropre, car les Arabes étaient venus en même temps que les colons européens, pour se livrer à la traite d’esclaves.

L’héritage du colonialisme, c’est aussi le conflit entre les Hutus et les Tutsis. Pendant longtemps, les Tutsis, choyés par le colonisateur, ont été au pouvoir. Maintenant, ce sont les Hutus qui dirigent. Et que se passe-t-il aujourd’hui ? En plus des musulmans qui sont appelés des swahilis, les Tutsis qui étaient considérés comme les enfants chéris des colons, sont appelés eux-mêmes colons ou fils de colons. Vous imaginez dans quel pays on vit en ce moment ? Les Arabes sont venus au Burundi il y a 150 ans. Moi, je suis né en 1977, mais jusqu'à présent, je suis toujours victime du fait d'être musulmane, une religions apportée par les Arabes. Quant aux Tutsis ils sont traités de colons. Et si les Hutus perdaient un jour le pouvoir, de quel nom les affublerait-on ? Voilà pourquoi le voulais me focaliser sur le changement social, le demande de pardon, la justice et la réconciliation.

On a dit : commence par demander pardon, et on entame le dialogue, Mais avec qui ? Déjà entre nous, les Burundais, les populations de des grands lacs, c'est-à-dire le Congo, le Rwanda. Car il faut d’abord nous changer nous-mêmes. Jessy nous a dit que les étrangers sont plus écoutés par les Congolais que les Congolais eux-mêmes. C'est encore l'héritage de la colonisation. C'est pourquoi il faut nous décoloniser nous-mêmes. Comme l’a dit Jessy, on n'a pas besoin de financement. Car le financement finit dans les poches des dirigeants. Ce dont nous avons besoin, c’est de la justice, la justice sociale, la guérison des âmes, le changement social ».

Jean-Michel Brun rappelle ensuite une vérité, que certains, toute honte bue, on la bassesse de contester, comme en France à propos de l’Algérie : la colonisation est un crime, et tous les colons ont commis des crimes. C’est justement le cas de la France, dans une autre partie du Congo, le Congo dit « Brazzaville », du nom de sa capitale. Et le forum a la chance de compter parmi ses intervenant Celestin Okanoyirika, journaliste et directeur du service d’actualité du bureau de presse de la présidence de la République du Congo. Il prend la parole :

« Au début du XXe siècle, les grandes puissances européennes qui se sont reparties l'Afrique en 1885, lors de la conférence de Berlin, sont soucieuses d'exploiter massivement les richesses que leur offre le continent. La France se préoccupe de l'acheminement de ces richesses vers la métropole : oléagineux et coton, café et cacao, bois précieux et caoutchouc ; or, cuivre et ivoire. Au Moyen Congo, le fleuve Congo n'est plus praticable jusqu'à son embouchure.Les Belges, qui occupent la rive opposée, ont déjà développé leur chemin de fer, qui va de Léopoldville, au port de Matadi.

La France à son tour décide de construire un chemin de fer pour relier Brazzaville à la côte. En 1921, après des années de négociations, le chantier de la ligne française qui deviendra le Congo-Océan est enfin lancé et va se diviser en plusieurs tronçons, le plus difficile, qui part de la cote et doit franchir le massif du Mayombe, compte une centaine de kilomètres. Mais rapidement, le recrutement pâtit de la réputation du chantier dans cette région au climat insalubre et au relief difficile : l'absence de mécanisation, le manque de nourriture et les mauvais traitements sont la règle.

La construction du chemin de fer Congo-Océan a entrainé des déportations, un travail forcé, où des milliers d'hommes, de femmes et d'enfants ont été enrôlés de force pour travailler sur le chantier entre 1921 et 1934. Les méthodes de recrutement brutales, qui comprenaient des arrestations policières et des razzias, ont provoqué des soulèvements et des fuites massives. Les ouvriers, souvent venant des régions lointaines (Tchad, Oubangui Chari, Moyen Congo, et même de Chine) travaillaient dans des conditions effroyables, ce qui a entrainé la mort de plus de 20.000 personne à cause de maladies, de malnutrition et d'épuisement, contribuant à faire de ce projet l'un des plus meurtriers de l'histoire coloniale française. Pour faire face aux lenteurs de l'avancée des travaux, le gouverneur Raphaël Antonetti décide alors, à partir de 1925, d'aller chercher de la main-d'œuvre jusqu'aux confins de la colonie française équatoriale là où la simple évocation de cette « machine » qui broie ceux qui s'en approche, provoque aussi la terreur.

L'écrivain André Gide, que son voyage en Afrique équatoriale marquera profondément, évoque à son retour le Congo-Océan comme un effroyable consommateur de vies humaines, plus de huit mille personnes entre 1926 et 1928. Le journaliste Albert Londres observa lui aussi, un siècle après l'abolition de l'esclavage, les milliers d'hommes, de femmes et d'enfants, venus de régions sèches enchaînés et transportés par la force sur des centaines de kilomètres jusque dans cette région humide. « Sur chaque 10 Km, le convoi n'était plus qu'un long serpent blessé perdant ses anneaux. On ne comptait qu'avec le temps, et non avec la vie ».

Beaucoup de ceux qui arrivent vivants sur le chantier mourront de maladies, d'épuisement ou de malnutrition. Au cours des 13 années que dura la construction du Congo-Océan, on comptabilisera officiellement plus d'une vingtaine de milliers de morts ; Il y en eut probablement bien davantage. L'histoire méconnue du chantier pharaonique de cette voie ferrée congolaise, entre 1921 et 1934, demeure un symbole de domination et de violence coloniales, qui mérite reconnaissance et réparation, car ce chemin de fer et de sang, comme l’ont appelé les habitants vivant le long du tracé, n’a pas été construit, comme l’affirment encore les nostalgiques de la colonisation, pour les Congolais, mais par les Congolais, pour les Français. »

On parle beaucoup d’actes de mémoire, de diplomatie mémorielle. Mais la mémoire est parfois mortifère. La colonisation a laissé des séquelles psychologiques. Qu’en est-il de la résilience, et ces traumatismes coloniaux ne se transmettent-ils pas de génération en génération ? Dans ce cas, comment contribuer à la guérison de ces traumatismes ?
C’est ce qu'explique à présent M. Desmond Funwie Atanga, professeur de psychologie, d’éducation et d’entrepreneuriat à la Kesmonds International University du Cameroun et Président de l’Institut Africain de Сertification Professionnelle :

« Chacun a sans doute été témoin d'un ou deux traumatismes psychologiques au cours de sa vie. Et lorsqu'on parle de psychologie, que l'on soit victime ou témoin, cela a forcément un impact sur notre mémoire. Depuis la colonisation, le sort de nos ancêtres est fascinant. Comment cela est-il devenu une mémoire transgénérationnelle ? Quand on observe les effets psychologiques du colonialisme sur les populations du Congo et du reste de l'Afrique, on constate que l'histoire se répète sans cesse et qu'elle ne sera jamais oubliée. Comment cela commence-t-il ? Les expériences vécues par nos parents – traumatismes, stress, conditions de vie, leur façon de marcher, les tortures qu'ils ont subies – ont été inscrites dans leur mémoire. Et une fois ancrées, ces expériences ont donné naissance à ce que l'on appelle des traits génétiques. Des traits génétiques inscrits dans leurs gènes. Et ces traits génétiques ont ensuite évolué vers ce que l'on appelle des mécanismes épigénétiques. Ainsi, un trait se développe sur vos gènes, sous forme de modification mécanique, qui influencera votre façon de réagir sans même modifier vos gènes. Le patrimoine génétique de nos parents, tel que nous l'avons hérité, est identique au nôtre, mais les expériences qu'ils ont vécues nous ont marqués de diverses manières.

Si l'on examine les impacts psychologiques du colonialisme sur les générations actuelles, on constate que nous, Africains, avons été affectés psychologiquement, notamment en ce qui concerne notre culture. Nombre d'Africains présents dans cette salle se marient trois fois. Je me suis marié trois fois à l'église. Lors du mariage civil, ma femme portait une robe blanche. Je me suis marié légalement pour signer les documents stipulant qu'à mon décès, mes biens reviendraient à ma femme. Puis, je me suis marié traditionnellement afin que la famille de ma femme puisse récupérer certains biens et me transmettre cette culture occidentale qui nous a été imposée. De nos jours, beaucoup de gens ne peuvent même plus se marier, faute de moyens pour organiser un mariage fastueux, une tradition occidentale qui a des répercussions psychologiques importantes.

Abordons maintenant la question de notre dignité. Notre dignité a été bafouée. On trouve de nombreuses personnes qui ont subi des abus durant la période coloniale. Tu es moche, tu es noire, tu es grosse. Ces idées restent ancrées dans l'inconscient de nos ancêtres. Elles se transmettent de génération en génération. On entend parfois un parent dire à son enfant : « Toi, la fille noire et moche. » Et l'enfant grandit avec ce souvenir d'être moche, car cela vient de ses propres parents, qui ont eux-mêmes subi des violences. Ainsi, ce traumatisme se transmet de génération en génération. Une identité volée, au point de ne plus croire en la nôtre. Dans certaines cultures, notamment au Congo, beaucoup de Congolais se blanchissent la peau. Quand je parle de blanchiment de la peau, de changement dû aux produits chimiques, c'est très courant au Congo, et cela remonte à la préhistoire, à cause du traumatisme subi par les parents qui entendaient dire : « Tu es moche, tu n'es pas bien. » Ils se blanchissent la peau en pensant qu'en éclaircissant leur teint, ils deviennent beaux. C'est un effet psychologique qui affecte des générations encore aujourd'hui, et on constate qu'au Congo, le blanchiment de la peau n'est pas un problème exclusivement féminin. Les hommes y ont même davantage recours.

On en arrive à la dimension religieuse. Notre identité nous a été volée. Notre culture nous a été arrachée. De nouvelles croyances religieuses ont été introduites au sein même de nos communautés. On trouve des musulmans, des chrétiens, et des personnes sans religion. Ces croyances, héritées du colonialisme, ont été imposées par les Belges et les Français, qui ont utilisé la religion pour nous convaincre d'oublier les ravages de cette période. Ils nous ont fait croire à l'existence d'un Dieu suprême, même après nous avoir mutilés. Si nous leur pardonnions, Dieu nous bénirait dans un monde imaginaire. Ainsi, ceux qui ne croient pas en certaines religions considèrent les croyants comme anormaux. Ces divergences religieuses au sein de nos communautés ont affecté notre psychisme. Aujourd'hui, cet impact psychologique se manifeste jusqu'à l'immigration clandestine, avec des personnes traversant le désert et la mer pour rejoindre l'Europe. Et que se passe-t-il ? Elles sont qualifiées d'immigrants illégaux. Si un homme entre chez vous, vole votre réfrigérateur et l'emporte chez lui, et que vous introduisez chez lui pour chercher de l'eau, c’set vous qui êtes le voleur ? Nous avons donc le droit d'émigrer vers ces lieux. Ils sont venus chez nous sans y être invités. Par conséquent, lorsqu'on migre sans invitation, on ne peut pas qualifier ces personnes d'illégales.

Tous ces effets psychologiques intergénérationnels ont influencé la tendance de nombreuses personnes. Mais devons-nous nous attarder sur le traumatisme, la perte d'identité, les divergences religieuses, la perte culturelle ? Nous ne pouvons pas rester bloqués dans cette perspective. Nous en revenons à la notion de réparation dont mes chers collègues ont parlé, et j'ai beaucoup apprécié le discours d'Andrea sur la justice. Pour obtenir une réparation adéquate, nous devons adopter l'idéologie d'Abbas, celle de l'acceptation. On ne peut résoudre un problème qui n'existe pas. Il faut d'abord reconnaître le tort subi, et ensuite seulement, nous aborderons la question de la justice. Nous revenons à son idée d'utiliser la diplomatie pour éviter d'exacerber les tensions et résoudre les problèmes actuels. Puis, nous nous penchons sur les enjeux contemporains.

Comment résoudre ces problèmes coloniaux d'un point de vue psychologique ? Il est essentiel d'enseigner notre histoire à notre peuple. J'ai récemment déclaré aux journalistes qu'il faut écrire sur notre histoire, la consigner dans des livres, réaliser des documentaires, et permettre aux générations futures d'accéder à cette information afin qu'elles comprennent ce qui s'est passé dans leurs communautés. Cela permettra à la génération d’aujourd’hui de comprendre son histoire, ses origines et les raisons de son identité. On constate que beaucoup de gens sont passionnés par l'idée de s'installer dans les pays occidentaux, car ils ignorent tout de l'histoire de leur propre nation. Ainsi, lorsqu'on examine l’impact de l’éducation coloniale sur la destruction de notre culture, la restitution des artefacts conservés à l’étranger ne résout pas le problème. En effet, de nombreux préjugés religieux persistent dans notre pays, certains considérant ces artefacts comme des divinités artificielles. C'est comme si l'on disait : « Oui, c’est ma religion, mais je ne veux plus de ça. » Sur le plan culturel, cela ne suffit pas. Nous avons besoin de projets et de programmes communautaires qui abordent les problématiques liées au colonialisme et identifient les communautés victimes.

Lorsque nous parlons de réparations et que nous nous adressons aux gouvernements, nous savons que ces derniers sont des instruments du colonialisme. Nous nous retrouvons donc à devoir rendre des comptes aux colonisateurs. En revanche, si nous créons des programmes d'initiatives communautaires au sein même de la communauté, en nous concentrant sur les victimes afin de transformer leur vie grâce à la transmission d'informations et de connaissances sur les événements passés, de génération en génération, nous abordons la question de l'intégration sociale. On ne peut parler de réparations sans parler d'intégration sociale. Une réparation financière ne suffit pas si l'on donne de l'argent sans tenir compte des souffrances endurées. Quand l'argent sera épuisé, ils replongeront dans la même souffrance. Ils y replongeront car l'argent aura disparu. C'est pourquoi nous envisageons la réparation au niveau des individus qui œuvrent pour l'intégration régionale. Aujourd'hui, même au sein de nos propres pays frontaliers, nous ne pouvons plus circuler librement faute de paix régionale, faute d'acceptation mutuelle. Nous ne nous regardons plus en nous disant : « Je viens du Burundi, tu viens du Rwanda. » Nous ne sommes plus frères, et nous oublions notre histoire. Comment en sommes-nous arrivés là ? Alors, mes chers collègues, chers auditeurs, nous devons réfléchir à notre histoire. Nous devons réfléchir aux souvenirs coloniaux et à la manière dont ils se sont transmis de génération en génération. Nous devons réfléchir au rôle de nos militants sociaux. Nous devons réfléchir au rôle de nos journalistes. Nous devons réfléchir au rôle de nos juristes. »

Ainsi s’est achevée la deuxième table ronde sur la colonisation belge. Dans un prochain numéro, nous publierons le compte rendu de la troisième et dernière table ronde qui a eu pour thème le rôle des médias dans la construction de la mémoire coloniale.